Les dialogues de sourds

Café Klatch

Un homme et une femme sont assis autour d’un café, dans un café.

LA FEMME : Vous dites que vous n’y arrivez jamais, c’est-à-dire ?

L’HOMME : Je rate tout ce que j’entreprends.

LA FEMME : Ah oui c’est intéressant.

L’HOMME : Pas vraiment non.

LA FEMME : Pour vous non bien sûr, j’entends bien. Mais d’un point de vue extérieur, vous savez, quand les autres ratent absolument tout ce qu’ils font sans que cela ne vous touche d’un iota, c’est assez jouissif.

L’HOMME : Oui, tout à fait !

LA FEMME : Et vous faites quoi dans la vie ?

L’HOMME : Je suis contrôleur dans une centrale nucléaire.

LA FEMME : Et vous ratez tout également dans ce domaine de votre existence ?

L’HOMME : Oh oui rassurez-vous ! Quand je dis tout c’est vraiment tout.

LA FEMME : J’entends bien… mais c’est un métier à risque, non ?

L’HOMME : Pas si on fait bien son boulot.

LA FEMME : Et vous le faites bien ?

L’HOMME : Ah non. En plus j’ai commencé y a pas longtemps…

La femme acquiesce, concernée.

LA FEMME : Les gens savent à votre travail que vous ratez toujours tout ?

L’HOMME : Non je suis resté discret, j’avais envie d’avoir le job.

LA FEMME : J’entends bien. Et à quel point vous êtes impliqué dans le processus de contrôle ?

L’HOMME : C’est-à-dire ?

LA FEMME : Vous contrôler quoi ?

L’HOMME : Tout !

La femme reste muette, inquiète. L’homme sourit.

LA FEMME : Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

L’HOMME : J’aime beaucoup la tournure que vient de prendre notre discussion. Vous étiez dans cette distance heureuse de me savoir tout rater et que ça vous ne concerne pas, et maintenant vous êtes concernée à l’idée de savoir qu’en fait si, et que nous pourrions mourir ensemble par ma faute. Ça nous rapproche, c’est chouette !

LA FEMME : Vu comme ça…

L’HOMME : C’est pour ces moments-là que je tiens au final, malgré tous les coups durs.

LA FEMME : Et ne pensez-vous pas que le prochain coup dur qui se profile risque quand même d’être un peu plus dur que les autres ?

L’HOMME : Tout ça c’est dans la tête, vous savez.

LA FEMME : J’entends bien.

L’HOMME : Je suis devenu philosophe avec le temps.

LA FEMME : Et ça vous aide dans votre métier ?

L’HOMME : Non.

LA FEMME : Ah…

L’HOMME : C’est juste pour le moral.

LA FEMME : Même après une forte exposition radioactive vous pensez qu’il tient encore ?

L’HOMME : Une fois de plus, question de point de vue.

La femme réfléchit, pensive.

L’HOMME : Les jus de légumes peuvent aider. Ils sont plein d’antioxydants.

LA FEMME (intéressée) : Ah je pense jamais à en acheter…

L’HOMME : Après ils ne font pas des miracles non plus !

LA FEMME : J’entends bien, ça reste une question d’équilibre.

L’HOMME : Exactement ! C’est pas avec un jus de grenade, même cul sec, que vous allez faire des miracles.

LA FEMME : En tout cas je vous remercie, ça reste un bon tuyau !

La femme note sur son calepin.

L’HOMME : Mettez plusieurs bouteilles par contre, parce que ça se prend quotidiennement ces choses-là. Moi j’avoue, j’ai jamais réussi.

LA FEMME (souriante) : En même temps vous n’arrivez jamais à rien…

L’homme éclate de rire.

L’HOMME : Vous avez raison !

La femme rit elle aussi.

LA FEMME : La vie est vraiment belle avec vous !

Ils continuent de rire.

Une violente explosion retentit.

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