Les inachevées - Une route

Les inachevées : Une route

Les inachevées, ce sont des histoires qui fusent et qu’on attrape au vol. Des tranches de récits qui réclament des doigts et un clavier d’ordinateur. Et si l’Elan était aussi un atelier d’écriture ?

Une route

Assit dans un bureau mal éclairé, mais au chaud et au sec. Un flic lui amène un café, un second s’installe devant l’ordinateur.

– Alors, raconte, c’est quoi ton parcours ?

Qu’est-ce qu’un gosse de 20 ans pourrait bien répondre à cette question ?

– Bah… je sais pas. Normal, quoi, j’dirai.

– Si t’avais un parcours normal, tu vivrais avec ta copine dans un appart’ de 20 m2, en suivant des études de commerce ou je ne sais quoi. Les mômes qui se retrouvent devant moi n’ont jamais un parcours normal. Commence depuis le début et n’oublie rien.

Facile à dire. Alors bon… Ma mère était hongroise. De ce que je sais, mon père était taulard. Il se serait fait coffré quelques semaines avant ma naissance. On n’a pas entendu parlé de lui à sa sortie. S’il est sorti. C’est pas un type dont on avait envie d’entendre parlait avec maman. J’ai cru comprendre que, parfois, il lui en collait une. Au moins, il n’a l’a pas collé sur le trottoir, c’est déjà ça.

Ma mère… c’était pas facile pour elle, mais c’était une bonne mère. Elle faisait le ménage dans des entreprises. Le matin, de 6h à 9h, avant l’arrivée des employés. Elle partait à 5h, revenait à 10h. Et dans une autre boite le soir, de 18h à 22h. Là, elle se faisait à elle seule 3 étages d’une tour qui en faisait au moins cent ! 

Parfois, les soirs, quand elle ne pouvait pas faire autrement, elle m’emmenait avec elle. On prenait l’ascenseur et je ne comprenais pas qu’une tour d’au moins cent étages avait un ascenseur qui s’arrêtait au 15ème. Ca m’a pris pas mal de temps pour comprendre. J’ai fais des schémas, des calculs et un jour ça m’a paru logique. Comme quoi, quand on s’creuse un peu… J’avais compris : les gens  dans l’ascenseur s’ennuient. D’autant que nous, nous ne montions au plus haut que le 4ème et c’était déjà long. Ça devait être bien chiant de monter par exemple au 75ème. Alors les ingénieurs avaient mis des étapes tous les 15 étages, pour que ceux qui grimpent se dégourdissent les pattes et changent un peu d’air. Ils font quelques pas et prennent un autre ascenseur. Imparable. 

Un soir, je m’étais faufilé au 15ème. J’ai cherché les ascenseurs pour monter plus haut, mais j’ai pas trouvé. Ça devait être derrière une porte dont je n’avais pas la clé. Parce qu’en plus de permettre de se délasser du voyage, c’est un bon truc pour la sécurité, ce système d’étapes.

Autant dire que les horaires de travail de ma mère n’étaient pas bien compatibles avec un môme. Un temps, il y avait la voisine. C’était une amie de maman. Je n’en ai que de vagues souvenirs. Je crois qu’elle ne travaillait pas et que ma mère lui donnait un peu d’argent pour me préparer mon petit déjeuner, me récupérer à la sortie de l’école et rester avec moi jusqu’au coucher. A bien y réfléchir, en fait, ça devait être moi son boulot. Je pourrais pas dire si elle était brune ou blonde ou même comment elle s’appelait. Mais je me souviens qu’elle était très maigre et que parfois, sans raison, elle partait dans de grand fou rire. Du coup, sans savoir pourquoi, je riais aussi, jusqu’aux larmes. Je crois, mais je ne suis plus sur, que je l’appelais Tata moustique, parce qu’elle se faisait constamment dévoré par ces saletés. Mais peut-être que je confond et que c’est un truc que j’ai vu à la télé. 

Je me souviens très bien aussi des sirènes, des flics et des médecins qui sont venu chez elle un jour. Puis du camion qui a vidé son appartement, puis de celui qui l’a rempli de nouveaux meubles, d’une nouvelle vie. La nouvelle voisine n’était pas une amie de ma mère. 

Alors très tôt ; j’avais 7 ans, dans les coins ; j’ai appris à me servir du micro-onde, à faire bien attention à mes clés, à regarder à gauche et à droite même quand le petit bonhomme est vert, à ne pas parler aux inconnus, à m’endormir devant la télévision… Ca laissait peu de place dans ma tête pour les devoirs et le brossage de dent, c’est sur.

Ma mère me préparait toujours mon goûté et mon diner. Quand je rentrais de l’école, j’avais un mot avec le menu, une boite sur la table ou dans le frigo, une pomme que je remplaçais par des gâteaux qu’elle cachait dans les placards du bas pour que je ne me risque pas à monter sur une chaise.  Elle était cool ma mère.

Ce que j’adorais, c’était le mercredi. Elle rentrait du boulot vers 10h le matin. J’avais pris mon petit déjeuner et on finissait la mâtiné en regardant ensemble des  dessins-animés. Souvent elle s’endormait sur le canapé, mais elle s’était levée tôt donc c’est normal. Et puis on déjeunait – surtout moi, elle avait un appétit d’oiseau ma mère – on faisait les devoirs et en début d’après-midi on allait au parc s’il faisait beau, ou on jouait aux pirates, aux cow-boys, aux chevaliers… Et c’était bien.

Le collège était à côté de l’école primaire, alors, pour le trajet, j’avais l’habitude. J’avais moins l’habitude de bosser autant que les profs le demandaient et j’ai redoublé ma sixième. Ma mère me disait qu’il fallait que je travaille bien à l’école pour avoir un bon métier et une bonne situation. Tout le monde a entendu ça. Mais c’est ce rabâchage qui m’a fait comprendre que maman n’était pas heureuse. Ça aurait pu être pire, mais ce n’était pas la vie qu’elle aurait voulue. Alors j’ai fais des efforts, je me suis mis au boulot. Et ça ce passait pas trop mal. Elève moyen. C’était déjà bien. 

J’avais 13 ans. Je m’en souviendrais toujours. Un soir, je regardais la télé, il était un peu plus de 22h et ça a sonné à la porte. Je suis allé voir dans l’œilleton, il y avait 2 types sur le palier. J’étais terrorisé, j’ai pas ouvert. Normal. J’osais plus bouger pour pas qu’ils m’entendent et qu’ils partent. Un des type a dit que c’était la police. J’ai pas répondu. N’importe qui peut dire ça. Et pis il a commencé à me parler, je sais plus bien ce qu’il racontait, il connaissait mon prénom et avait l’air sympa. A bout de quelques minutes, j’ai fini par répondre. Il a dit qu’il avait les clés et qu’il allait ouvrir si j’étais d’accord. J’ai dis oui. S’il avait les clés, c’était forcément un vrai flic, parce qu’à la télé, les flics ont un genre de passe-partout, et c’est normal qu’ils puissent entrer chez les gens parce que… bah, parce que c’est des flics. 

Alors il ouvre, me dit de prendre mon manteau et on monte dans une voiture de flic. Tout le trajet j’ai joué à arrêter des criminels. C’était cool.  

Arrivé au commissariat, ils m’ont filé un chocolat chaud et j’ai attendu dans une petite pièce. Un autre type est arrivé. Il m’a dit que maman les avait envoyé me chercher. Il m’a dit qu’il l’avait sortie du canal en début d’après-midi, qu’elle avait laisser son sac accroché au garde-fou avec dedans les clés et une lettre disant qu’il fallait bien s’occupait de moi. Il m’a montré la lettre et j’ai reconnu l‘écriture des post-its qui disaient « mange même les haricots ! ». Encore aujourd’hui je ne sais pas pourquoi, alors qu’ils avaient trouvé le sac dans l’après-midi, ils n’étaient venus me chercher que le soir. A la télé, les flics ont toujours tout un tas de trucs à faire, alors j’imagine que fouiller le sac d’une désespérée n’est pas une priorité.

Au début, je suis un peu resté comme un con, comme si je n’avais pas compris. Mon cerveau s’était éteint. Et puis mon estomac s’est serré et j’ai vomis sur la table devant moi, la lettre de maman et les papiers du flic. J’arrivais plus à respirer, j’avais mal dans tout le corps. Et je pleurais et je criais. Je me suis levé, j’ai attrapai la chaise sûr laquelle j’étais assis et j’ai taper sur la table pleine de vomi. Je ne sais pas combien de temps tout ça a duré, je ne sais pas comment ça c’est finit. 

Je me suis réveillé en slip, coincé entre un lit un peu dur et une couverture qui gratte. Je voyais par la fenêtre qu’il faisait jour. Sans savoir où j’étais, j’avais peur. J’ai fermé les yeux le plus fort possible et me suis calmé en me répétant que c’était un cauchemar. Que j’allais me lever, sécher le bahut, attendre que maman rentre du boulot. Que je ferais semblant de râler quand elle est me passerait un savon mais que je serais content qu’elle soit là. 

Tout le monde le sait, un orphelinat c’est pas terrible. D’ailleurs, ça fout tellement les jetons à tout le monde, rien que le mot, qu’ils appellent pas ça comme ça. Le tableau : 20 mecs en pleine puberté ensemble 24h sur 24. Et puis la colère. La colère qui ne lâche pas le bide, qui bloque la tête. J’en voulais à ma mère en particulier mais à tout le monde en général. C’était pareil pour les autres. Alors il faut trouver sa place, pisser le plus loin, se prendre des pains, en coller, ne jamais pleurer, boire, fumer et parler de nana qu’on a jamais vu. Quand l’un fait un truc, il faut que tout le monde le fasse, sous peine de punition. Et repousser la limite plus loin, toujours plus loin. Normal, quoi. 

A un moment, j’ai du lire un livre pour les cours. Ecris par le mec de Croc-blanc. J’en ai pas lus des masses des bouquins, mais celui-ci m’a retourné le cerveau. Il raconte ses années de vagabondage avant d’être connu. Je sais bien que je suis pas le gars futé et que je ferais systématiquement les mauvais choix. C’est comme ça. Mais je m’étais mis dans la caboche de partir vivre la vie de vagabond de ce type là. Putain de programme. 

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