enfant intérieur

Lettre à l’enfant intérieur

Quand je t’imagine enfant, aux alentours de 6 ou 7 ans, des photos me reviennent où je te vois dans différents états. Manger avec malice ton sandwich mortadelle à même le sol en Italie, l’insouciance. Où te croiser les doigts sans savoir bien où est ta place dans cette nouvelle cour d’école pour ta rentrée de CP, le début de l’angoisse…

Toi et moi on fait partie de cette génération qui ne s’est pas vue et revue grandir sous toutes les coutures via des millions de photos ou vidéos numériques. Alors je n’ai de souvenirs de toi que grâce à quelques vieux albums… Et bien sûr, tout à l’intérieur de moi.

Mais j’ai oublié ta voix, tes voix, de toutes ces époques. Ta manière de rire, de pleurer, de crier, de chanter… Car tu aimais chanter. Mais je me souviens que le son de ta voix enregistrée t’était insupportable à entendre en compagnie d’un autre. A chaque fois que tu voulais la partager ça te faisait fuir, te rendait nerveuse, vulnérable comme jamais. Tu en pleurais, comme si on t’avait demandé d’être nue devant tout le monde et que bien évidemment, tout le monde se moquait. Aujourd’hui je rêverais de l’entendre cette petite voix, de converser un bout avec elle, de t’entendre parler, rire, et chanter. Ta rencontre me serait des plus réjouissantes ! Je crois même qu’elle m’intimiderait. Mais en aucun cas, si elle m’était possible, je ne la raterais. Je m’imagine des heures à t’écouter.

Et pourtant qu’est-ce qu’elle a été dure à sortir cette voix… Crois-moi, on y est encore. Je pense qu’on passera notre existence entière à essayer de lui donner vie. Mais je te rassure, elle sort de mieux en mieux. Via le chant d’une part, tu chantes enfin devant les autres ! Et via nos écrits…

La rencontre avec l’écriture va changer ta vie.

Enfin un lieu où tu vas pouvoir ancrer qui tu es, trouver ta place. Tu ne t’y attendras pas, mais ce sera l’ouverture sur ton monde intérieur resté clos si longtemps, celui que tu n’arrivais pas à sortir. Et pour ça, on te balisera le chemin.
A ta trentième année, tu te formeras à l’écriture, chose que tu n’envisageais même pas et qui s’est présentée à toi à un carrefour entre deux pays, deux expériences, deux vies, là où tu ne savais plus… Mais comme à chaque fois que tu seras perdue, tes copains célestes seront sur le pont pour te montrer le chemin via tes copains terrestres. On sait reconnaitre leur coup de pattes sur notre parcours maintenant. Le passage par cette école en était un. On t’en a parlé, tu y es allée sans te poser de questions, et sans grande conviction… mais quand on n’attend rien et qu’on est au bon endroit, les choses arrivent. Pour la première fois de ta vie tu réussis un concours ! Un concours pour sortir ta voix.

Et à peine sortie de là on placera sur ta route un autre adjuvant de taille pour continuer le processus. On le mettra à un endroit où tu n’aurais jamais pensé mettre un jour tes petits pieds, ou tu ne voulais absolument pas aller, considéré comme l’antre du diable de là où on vient toi et moi ! Tu passes un entretien, tu le rates, on te repêche, et tu y vas malgré tout, comme par magie… Mais avec le recul tu sais que la magie n’a rien avoir là-dedans. Car se cachait là-bas une âme qu’il te fallait rencontrer. Tu le savais en y allant, tout en y allant sans le savoir. Une infiltrée comme toi, qui allait t’offrir le plus beau des cadeaux : te faire te rencontrer à toi-même. Pour la première fois de ta vie, quelqu’un écoutera vraiment ce que tu as à dire, toi qui a tellement de mal à l’exprimer, et t’aidera à le formuler avec tes propres mots. De quoi faire sortir ta voix encore un peu plus. Et comprendre que les plus grands alliés peuvent surgir d’endroits improbables…

Et tu te rendras compte avec le temps qu’à chacune de tes étapes de vie, déjà très tôt, les alliés étaient sur ton chemin. Des âmes sœurs venues t’épauler. Et que tu as épaulées en retour. Vous aidant à passer des caps essentiels. Tu ne comprendras pas la nature de votre lien tout de suite, même si tu les adoreras immédiatement… L’ampleur de votre connexion ne se révèlera que plus tard. Et quelle chance tu auras de les avoir à tes côtés !

Et puis il y aura lui, ton grand amour… qui te fera devenir femme pour de bon et connaître l’amour dans ce qu’il a de plus sacré. Le chemin sera long et tortueux, car tu devras le perdre avant de le retrouver. Mais d’une telle puissance qu’il ouvrira les forteresses les plus blindées. Il t’apprendra à aimer. Et à t’aimer. A t’accepter. La chose qui te manquait le plus et qui te prendra un temps considérable à réaliser.

C’est grâce à lui, et aux autres qui ont balisé le chemin avant lui, qu’aujourd’hui je peux t’écrire. Car avant, je voulais rester toi, je ne te quittais pas. Ça m’était impossible, ça m’était interdit. J’avais beau avoir un corps de femme, j’étais encore toi à l’intérieur. Alors ma vie consistait à masquer ça au quotidien, et c’était dur, car tu gigotais fort en dedans. Je devais te cacher en moi-même, comme si j’avais ce passager clandestin à ne surtout pas faire émerger. Faire croire aux autres que l’enveloppe qu’ils voyaient était la bonne. Et c’est là que le processus d’écriture intervient. Au lieu de garder en moi ce clandestin, toi, par peur de m’en séparer pour de bon, par peur de déroger à la règle maternelle qui consiste à ne surtout pas grandir, il fallait que je te trouve un espace où vivre, ta juste place. Elle est ici, dans mes mots. Converser avec toi, te parler, te raconter ton histoire, pour que tu n’aies plus peur de sortir, que tu saches qu’il n’y a rien à craindre à l’extérieur, même si on t’a rabâché tout le contraire.
Il aura fallu que l’amour vrai me fasse devenir femme d’un seul coup pour que je puisse enfin être celle qui te guide. Te trouver un refuge dans ce vaste monde où tu puisses t’épanouir et rayonner. Plus cette prison… Car ceux qui ont ce rôle-là d’habitude, tes parents, t’ont aimé follement, mais d’un amour qui t’a forcée à rester à l’intérieur et à être le maître à bord. Mais un maitre effrayé, qui domine tout en étant dominé lui-même. Toi et moi, on s’est maintenue captive, prisonnière l’une de l’autre. Et en même temps, on partageait la même cellule…

L’écriture nous rendra la liberté à chacune. J’y trouverai ma place dans ce monde, et toi la tienne dans le mien.

Séparées mais toujours ensemble.

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