LES MUETS - La Matraque

LES MUETS – La Matraque

Des témoins du monde qui ne sont pas doués de parole,

mais qui ont même pleins de trucs à dire !

« On m’en a fait faire des saloperies… Oh là là…
Des vertes et des pas mûres comme on dit, hein.
J’ai fait gicler du sang.
Craquer des os.
Couler des larmes.
Enfoncé des trous.
Refais couler des larmes.
Provoqué des cris.
Des Bam ! Boum ! Crac ! Psssst… Aaaaaaah !!!!!!
Je les entends encore tous.

Je suis de couleur sombre et plutôt rigide.
Mais j’ai beaucoup dégouliné rouge.
J’ai même suinté brun.
Parfois on me recouvre de plastique pour ne pas tâcher.
Pour ne pas laisser de traces.
Mais on me laisse nue aussi.
Vos peaux, je les connais.
Vos yeux aussi.
Leurs suppliques.
Et vos cris.
Ceux qui n’en finissent pas.
Puis ceux qui se taisent pour de bon.
Dont les regards finissent même par disparaitre…

Et pourtant, on continu à m’astiquer et à me faire belle. C’est toujours agréable un bon massage, mais aux vues de ce que j’observe sur le terrain, ce n’est pas vraiment moi qui en ai besoin.

Pour tout vous dire, mon rapport à votre communauté est ambigu. J’ai du mal à faire la part des choses, à trouver ma place. D’un côté je suis détestée, crainte, et méprisée. De l’autre, je suis comme adulée, presque vénérée. Ma droiture vous fascine.

Je ressens une telle dose de puissance quand vous me brandissez… Qui se manifeste de manière totalement différente selon que vous soyez placé d’un côté où l’autre de mon champ d’action. Celui qui me tient, semble être le roi du monde. Et celui qui me prend dans la gueule, le roi des cons. Le premier reste intact et le deuxième repart en mille morceaux. Pourtant c’est toujours le premier qui se revêt de milles protections. Allez comprendre…

Il me semble pourtant que nous pourrions assainir nos rapports. D’un point de vue sanitaire d’une part. Mais de manière symbolique aussi. Vous m’en donnez trop. Je ne mérite pas toute cette attention. Je cristallise trop d’affects. Ne pourrions-nous pas trouver autre chose pour mon utilité ?
C’est une idée que je lance comme ça, au débotté. Je n’y ai pas réfléchi plus que ça. Mais tant qu’on est là à discuter, peut-être pourrions-nous prendre cinq minutes.
Alors si je peux donner mon avis, j’aimerais être davantage dans la douceur, dans la rondeur. Je suis arrivée à un point où je ne supporte plus ma rigidité. Je crois que j’aimerais une refonte totale de mon être.

Et si vous me faisiez fondre ! Une fois fondue, transformez-moi en ce que vous voulez, utilisez votre imagination ! Mais s’il vous plaît, trouvez quelque chose qui me fasse vivre loin des agitations de vos rues et de vos commissariats. Une jolie jardinière par exemple… Tiens, faite de moi un réceptacle.
Que j’accueille la terre !
Je ne la connais pas elle.
Le bruit du vent.
Les gouttes de pluies.
Le whouuuuu…
Les ploc ploc ploc.
L’infinie délicatesse d’une plante qui pousse.
Rien d’autre que le silence fertile. »

La Matraque

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